Reza, Massoud et l’Afghanistan : l'histoire d'une photographie iconique
Il y a des photographies qui racontent plus qu’un simple instant. Il y a des images qui sont devenues iconiques parce qu’elles sont les traces d’une époque et d’une histoire qui continue de nous interroger des décennies plus tard. C’est le cas de l’une des photographies les plus célèbres de Reza, celle du commandant Massoud, photographié en Afghanistan en 1985.
Vingt-cinq ans après la disparition de Massoud, cette photographie reste indissociable du destin de l’homme qu’elle représente et du regard du photographe qui l’a accompagné pendant près de deux décennies. Pour comprendre cette histoire, Reza revient aujourd’hui sur cette rencontre et sur les années passées auprès de celui que l’on surnommait le Lion du Panjshir.
Le 9 septembre 2001, Massoud est assassiné
Le 9 septembre 2001, dans le nord-est de l’Afghanistan, deux hommes se présentent auprès du commandant Ahmad Shah Massoud en se faisant passer pour des journalistes. Ils viennent réaliser une interview et se présentent avec du matériel de reportage. Quelques instants après le début de l’entretien, une bombe dissimulée dans leur équipement explose.
Massoud est grièvement blessé. Il meurt des suites de ses blessures. Les deux hommes étaient en réalité des membres d’Al-Qaïda. L’assassinat intervient deux jours seulement avant les attentats du 11 septembre aux États-Unis.
Cette proximité dans le calendrier a profondément marqué la perception de ces événements. Dans l’immense bouleversement provoqué par les attentats de New York et de Washington, la disparition de Massoud est rapidement passée au second plan dans l’attention internationale. Pourtant, elle constitue un événement majeur pour comprendre l’histoire récente de l’Afghanistan.
Massoud représentait alors l’une des principales figures de la résistance aux talibans. Depuis les années 1980, il s’était également imposé comme un chef militaire capable de résister à l’armée soviétique puis aux forces talibanes. Sa disparition a donc précédé de seulement quelques jours l’entrée du monde dans une nouvelle séquence historique.
Reza rencontre Massoud en 1985
Pour Reza, cette histoire commence bien avant le 11 septembre 2001. Son premier reportage en Afghanistan remonte à 1983. À cette époque, le pays est en guerre contre l’occupation soviétique et les déplacements dans les montagnes sont particulièrement difficiles. Reza raconte avoir voulu rencontrer Massoud, alors déjà considéré comme une figure importante de la résistance.
La rencontre n’a finalement lieu qu’en 1985. Reza doit parcourir les montagnes et prendre de nombreux risques pour atteindre la vallée du Panjshir. Dans un entretien accordé à Alternatives Humanitaires, il raconte qu’il avait déjà tenté de rencontrer Massoud lors d’un premier voyage, sans y parvenir. Deux ans plus tard, après plusieurs embuscades, il finit par atteindre celui qu’il cherche à photographier.
Cette première rencontre va transformer son travail de photographe. Reza ne va pas seulement photographier Massoud à distance comme un chef de guerre. Il va l’accompagner, l’écouter, partager des moments de sa vie et construire avec lui une relation de confiance qui durera jusqu’à son assassinat en 2001.
Cette dimension est essentielle pour comprendre les photographies de Reza. La célèbre image de Massoud jouant aux échecs ne montre pas simplement un combattant dans un contexte de guerre. Elle montre un homme dans un moment de calme, de réflexion et de proximité. Le Studio Reza conserve aujourd’hui cette photographie parmi ses tirages emblématiques, sous le titre Massoud, vallée du Panjshir, 1985.
Photographier Massoud, une approche intime
Ce qui frappe dans le travail de Reza, c’est sa volonté de ne pas simplement photographier le commandant Massoud camper dans sa position de personnage public, mais de le saisir dans son intimité au travers des scènes de sa vie quotidienne. Dans les photographies réalisées par Reza, le chef militaire apparaît comme un homme cultivé, attaché à la littérature, à la poésie et aux relations humaines. Reza raconte qu’ils partageaient notamment une même langue, une passion pour la poésie et un goût commun pour les échecs. Les photographies de Reza ne sont pas seulement des simples documents de guerre. Elles sont la mémoire d’un personnage plein d’humanité.
C’est précisément cette histoire personnelle que Reza raconte dans 101 Visages Off, Massoud, 25 après. Dans cette vidéo, il revient sur cette relation construite au fil des années et sur les circonstances qui l’ont conduit à photographier l’un des personnages les plus importants de l’histoire récente de l’Afghanistan.
Une photographie née d’une relation de confiance
Lorsque tu regardes aujourd’hui les photographies de Reza consacrées à Massoud, il est intéressant de ne pas les considérer uniquement comme des archives historiques. Elles témoignent aussi d’une méthode de travail fondée sur le temps et la relation.
Reza n’arrive pas avec l’idée de produire immédiatement une image spectaculaire. Il prend le temps de rencontrer les personnes, de comprendre leur environnement et de gagner leur confiance. Cette approche explique en partie pourquoi certaines de ses photographies donnent une impression d’intimité particulièrement forte.
Son travail sur l’Afghanistan s’inscrit dans cette logique. Depuis son premier reportage en 1983, le pays occupe une place centrale dans son parcours. Ses photographies documentent la guerre, mais aussi les populations, les enfants, les femmes, les paysages et les moments de vie qui existent derrière les images de conflit.
Cette manière de photographier est également au cœur de la carrière internationale de Reza. Après son exil en France en 1981, il collabore avec plusieurs grands titres de la presse internationale, notamment Time, Newsweek et National Geographic. Son travail se distingue par une approche humaniste du photojournalisme, dans laquelle la dignité des personnes photographiées occupe une place centrale.
Une histoire personnelle qui dépasse le reportage de guerre
Le parcours de Reza permet également de comprendre pourquoi cette relation avec Massoud a pris une telle importance. Né à Tabriz, en Iran, Reza commence par étudier l’architecture avant de se tourner vers la photographie. Dans l’Iran des années 1970, il utilise son appareil pour témoigner des injustices sociales et politiques.
Son engagement lui vaut d’être arrêté alors qu’il est encore très jeune. Il passe plusieurs années en prison et connaît la torture. Après la Révolution iranienne, il s’exile en France en 1981. Depuis Paris, il commence alors une carrière internationale qui va le conduire sur de nombreux terrains de guerre et de crise.
Liban, Afghanistan, Bosnie, Rwanda et de nombreux autres territoires deviennent progressivement les lieux d’un travail photographique qui associe reportage et engagement humaniste. Reza ne cherche pas uniquement à montrer la violence. Il cherche aussi à montrer ce qui subsiste lorsque tout semble détruit, les liens entre les individus et les signes d’espoir.
Cette conception de la photographie explique aussi son engagement dans la transmission. En 2001, il fonde Aina, une organisation destinée notamment à former des populations afghanes aux métiers des médias. Plus largement, son travail pédagogique cherche à donner aux populations les moyens de raconter leur propre histoire par l’image.
« 101 Visages Off », quand Reza raconte l’histoire derrière ses photographies
Le projet 101 Visages repose justement sur cette idée : revenir derrière l’image pour raconter l’histoire humaine, politique et historique qui l’accompagne. Reza raconte ce qu’il a vu, ce qu’il a vécu et les circonstances dans lesquelles l’image a été réalisée, tandis que des spécialistes viennent apporter un éclairage historique ou géopolitique.
Dans l’épisode consacré à Massoud, Reza revient sur cette rencontre devenue emblématique. Il raconte le contexte de l’Afghanistan des années 1980 et la manière dont cette photographie a été réalisée. Le politologue Bertrand Badie apporte de son côté des éléments permettant de comprendre l’invasion soviétique, le déroulement de la guerre et les forces qui se sont affrontées dans le pays.
La version 101 Visages Off, Massoud, 25 après permet de retrouver Reza dans un registre plus personnel. Ce n’est pas seulement l’histoire d’une photographie célèbre que tu découvres. C’est le récit d’une rencontre qui a accompagné une partie essentielle de la vie du photographe.
Et c’est probablement là que se trouve l’intérêt principal de cette interview. Une photographie peut être connue dans le monde entier et pourtant conserver une histoire que l’on ne connaît pas. Derrière le portrait de Massoud se trouvent des années de déplacements, de rencontres, de confiance et de mémoire.
Regarder la photographie autrement
Pour quelqu’un qui s’intéresse à la photographie, le parcours de Reza rappelle une chose essentielle : une image ne se résume jamais complètement à ce qu’elle montre.
Le contexte de prise de vue, la relation entre le photographe et son sujet, le temps passé sur le terrain et les choix effectués au moment de déclencher participent tous à la construction d’une photographie. Dans le cas de Massoud, connaître l’histoire de Reza permet de regarder le portrait autrement.
Tu peux alors voir dans cette image non seulement le visage d’un chef de guerre afghan, mais aussi le résultat de plusieurs années de confiance entre deux hommes. Tu peux comprendre pourquoi cette photographie possède une telle force et pourquoi elle continue à circuler, à être publiée et à être montrée.
Vingt-cinq ans après la mort de Massoud, cette histoire reste donc profondément actuelle. Elle raconte l’Afghanistan, la guerre et les bouleversements géopolitiques du début du XXIe siècle. Si tu veux comprendre cette histoire à travers les mots de celui qui l’a vécue, nous te conseillons vivement de regarder l’interview de Reza sur YouTube, dans le cadre de 101 Visages Off. La vidéo permet d’entendre directement le photographe raconter Massoud, leur rencontre et les souvenirs liés à cette photographie devenue historique.
Photo de couverture : Reza dans son atelier à Paris avec des portraits du commandant Massoud © Stéphan Norsic







